Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "La Concessione del telefono"/"La Concession du téléphone" d’Andrea CAMILLERI

Roman (269 pages)

juin 1998 par Diane Langlumé

RESUME :

Tout commence par la découverte inopinée faite par l’auteur d’un décret ministériel en date de 1891 autorisant l’établissement d’une ligne téléphonique à usage privé. Amusé par l’anecdote, il décide de broder un récit autour de cette requête qui mette en scène des personnages politiques et hauts fonctionnaires siciliens ayant réellement existé. L’histoire s’ouvre donc sur la lettre de Filippo Genuardi, commerçant en bois à Vigàta, au Préfet de Montelusa, requérant l’attribution de cette ligne. Cette requête constitue l’élément déclencheur d’une série d’événements plus inattendus les uns que les autres, fruits d’une bureaucratie délirante et de l’intervention de la Maffia.

Tout d’abord, Genuardi vexe le Préfet Marascianno en l’appelant par mégarde Parascianno (insulte napolitaine) dans sa lettre. Marascianno le prend en grippe et décide de lui mettre des bâtons dans les roues en demandant au Préfet de Police Monterchi de mener une enquête de moralité sur Genuardi, tout en faisant mener sa propre enquête par le chef des Carabiniers. Monterchi confie l’enquête à l’un de ses hommes, Antonio Spinoso. A Vigàta, tout le monde le sait, Genuardi est un coureur de jupons, un bon à rien et un mauvais gestionnaire, qui ne survit que grâce à l’argent qu’il quémande au père de sa femme, Emanuele Schilirò, riche négociant et homme de bien. Ainsi, il a pu se faire envoyer de France un quadricycle à moteur, le “Phaëton” de chez Panhard-Levassor, et aussi un phonographe Edison, objets qui suscitent l’envie et l’admiration des villageois tout en lui conférant un certain panache social. L’idée de la ligne téléphonique est sa dernière lubie.

Au même moment, Sasà, ami d’enfance de Genuardi, contracte une dette de jeu à l’encontre du frère du chef de la Maffia locale, Don Lollò, et s’enfuit pour ne pas payer. Genuardi, à la suite d’une petite altercation avec Sasà, vend ce dernier à Don Lollò en contrepartie de quoi le maffieux accepte de faire jouer ses relations pour lui obtenir la ligne téléphonique.

Monterchi est rapidement averti par le chef de cabinet de Marascianno, Parrinello, que Marascianno perd la tête. Le rapport défavorable du chef des Carabiniers sur Genuardi, basé sur un malentendu, confirme les soupçons délirants de Marascianno qui fait arrêter Genuardi pour activités politiques subversives (socialistes, anarchistes, révolutionnaires...) alors que celui-ci est innocent et ne connaît rien à la politique. Se dessinent alors deux camps : celui de Monterchi et de Spinoso, aidés de Parrinello, qui défendent la vérité et l’innocence de Genuardi contre la paranoïa administrative de Marascianno et des Carabiniers. Genuardi est finalement relâché, mais ses ennuis ne font qu’augmenter tandis que Don Lollò le soupçonne d’être de mèche avec Sasà pour le rouler, Sasà n’habitant plus à l’adresse que lui avait donnée Genuardi. Genuardi est persécuté de tous côtés tandis qu’à son tour Don Lollò freine les progrès de sa requête quant à la ligne téléphonique. L’homme de main de Don Lollò envoyé à Palerme pour tuer Sasà est gravement blessé par ce dernier. En représailles, Don Lollò fait brûler le “Phaëton” de Genuardi, qui fuit à Palerme de peur que l’on attente à sa vie. L’incendie du quadricycle relance les enquêtes des Carabiniers sur Genuardi. Ceux-ci rentrent avec effraction à la Poste pour découvrir l’adresse de Genuardi, qu’ils prennent toujours pour un dangereux révolutionnaire, et lancent un mandat d’arrêt contre lui. Don Lollò va trouver Genuardi à Palerme et lui promet de cesser toute action contre lui, ainsi que de lui faire obtenir la ligne téléphonique si Genuardi accepte de tuer Sasà. Genuardi touche Sasà à la jambe et est immédiatement arrêté. A la suite d’un procès truqué par Don Lollò, Genuardi est innocenté et libéré, le commandant des Carabiniers muté en Sardaigne et rétrogradé. La ligne téléphonique est finalement installée. Par vengeance contre son ami d’enfance qui l’a rendu infirme à vie au nom d’un simple téléphone, Sasà écrit une lettre de délation au beau-père de Genuardi en lui apprenant que Genuardi couche avec sa femme depuis des années, que tous deux sont très amoureux et que c’est cet amour qui a motivé la demande d’installation de ladite ligne téléphonique entre les deux maisons. Humilié, Emanuele Schilirò tue Genuardi et se tue ensuite. Le chef des Carabiniers, qui découvre le double homicide, décide de sauver la face en maquillant le crime en accident. Il fait exploser une bombe, ce qui “confirme” le passé révolutionnaire de Genuardi. Le chef des Carabiniers reçoit les félicitations de son Général pour sa perspicacité et est muté à Rome avec tous les honneurs. Spinoso et Monterchi, eux, sont rétrogradés et mutés en Sardaigne, tandis que Marascianno est élevé au rang de Grand Préfet de toute la Sicile. Le livre se referme sur un dialogue entre Spinoso et Monterchi, les deux hommes de bien bafoués par le système, qui se consolent en découvrant que sans le savoir le Ministre les a mutés au même endroit en Sardaigne, ce qui implique qu’ils travailleront toujours ensemble dans l’esprit de fidèle amitié qu’ils se sont découverte.

CRITIQUE :

Alternant roman épistolaire, aux formules ampoulées et empreintes de flagornerie, et dialogues savoureux en dialecte palermitain, Andrea Camilleri nous présente avec truculence une réalité typiquement sicilienne. Là-bas, il y a deux poids et deux mesures : l’administration d’un côté, la Maffia de l’autre. Quand les bureaucrates lui mettent des bâtons dans les roues, Genuardi n’hésite pas à faire jouer ses “relations”. Qui à leur tour n’hésitent pas à lui demander quelques “services” en l’échange de leur efficace collaboration, car si les Carabiniers peuvent faire effraction à la Poste, la Maffia, elle, a son code de l’honneur, code qu’elle entend bien faire respecter. Elle intimide, elle brûle, par “vendetta”, puis elle fait payer la “dette”. Nous sommes au coeur de la Sicile ; les petites gens médisent, s’épient, se dénoncent. Perdre la face ou être cocufié sont les deux plus grandes calamités pour un homme, mieux vaut mourir que d’être la risée de tous. Andrea Camilleri nous introduit avec beaucoup de finesse dans ce microcosme où se tisse un réseau élaboré de relations. Il nous fait part des coutumes, nous explique le sens des surnoms, nous fait dire qu’une fille déflorée ne trouverait même pas de mari “parmi les cannibales”, et nous livre une véritable leçon sur la Maffia.

Ce livre est un nectar pour quiconque est familiarisé avec le dialecte sicilien et les moeurs des hommes qui le parlent. Car c’est avant tout un livre écrit par un Italien pour un public italien ou tout du moins très italianiste ; en effet, un public étranger, tout en se divertissant énormément, ne pourrait percevoir certaines finesses du livre. L’on rit aux éclats du personnage napolitain Marascianno, des ébats amoureux de Genuardi et de sa femme (p.49-50, 241-242), de la logique maffieuse ou du bon sens terrien des habitants. La langue dialectale de l’auteur est authentique et grivoise, truffée de grossièretés méridionales qui n’en sont pas vraiment. Elle fait toute la qualité de ce livre, tout en posant des problèmes à la traduction, qui se révèlera nécessairement appauvrissante. L’on sent que Camilleri a vécu le quotidien qu’il dépeint, et d’ailleurs, ce roman a quelque chose d’intemporel, en ce qu’il met en scène les grandes tares de l’humanité, son ambition, sa corruption, sa servilité, son mensonge. Mais c’est la bonne humeur qui l’emporte, la lâcheté drolatique des Siciliens devant la Maffia, leurs caricaturaux sursauts d’orgueil qui fondent comme neige au soleil, leur force de caractère et leur résignation, la logique imparable de leurs arguments : “Dall’Ucciardone, Orazio trasi e nesci. La cosa non porta ostacolo. E di poi Orazio Rusotto è sbiquo (...). Sbiquo viene a dire che Orazio può trovarsi contemporaneamente in due posti diversi. Qualcuno dice che, metti caso, la sera del giorno tale si trovava a Messina ? Ebbene, ci sono cento persone che possono giurare che quella istessa sera Orazio invece si trovava a Trapani. Resi il concetto ?”

Pippo se voit enfin attribuer sa ligne téléphonique mais après ce combat laborieux contre l’administration et la Maffia, il n’a pas le temps d’en jouir, l’ironie veut qu’il meure assassiné au milieu de son premier coup de fil. L’auteur l’a annoncé dès la mise en exergue en choisissant une citation de Pirandello, ce livre est celui de l’oppression des honnêtes hommes, assistée par la loi qui garantit l’impunité aux agresseurs. Mais contrairement aux romans siciliens de Leonardo Sciascia qui se referment sur des hommes anéantis, ici, c’est la force positive de l’amitié entre deux fonctionnaires qui clôt le livre sur une note d’optimisme, conférant aux deux hommes le titre de héros véritables de cette histoire.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Publié chez Fayard (22 septembre 1999, ISBN : 2213603375) puis chez Poche (3 avril 2001, ISBN : 2253150525).

Succès d’édition, traduit en plusieurs langues.



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