Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Delle Palme" de Luisa STELLA

Roman (119 pages)

décembre 1998 par Diane Langlumé

RESUME :

Matteo Delle Palme est le héros -ou plutôt l’antihéros- éponyme de ce livre. Il s’agit d’un récit rétrospectif qui couvre une vingtaine d’années, durant lesquelles il ne se passe rigoureusement rien, ou presque. Delle Palme vit et travaille bien en-deçà de ses capacités, simple employé d’une agence immobilière, il se contente de faire visiter des appartements tous plus misérables les uns que les autres, ressassant le même refrain commercial. Sa vie bascule irrémédiablement le jour où il fait visiter un appartement au Dottore Villalonga, fonctionnaire des postes et veuf de son état, père de cinq enfants. Ces enfants frappent tout de suite Delle Palme par leur indifférence les uns aux autres, leur mutisme anormal, le fait qu’ils paraissent rester ensemble par le voeu d’un destin arbitraire et non par la moindre affection. L’une des enfants le touche particulièrement, Adele. Dix ans tout au plus, le regard détaché du monde ; ses yeux absents le fascinent.

Les Villalonga emménagent dans l’appartement du 3, via Etiopia. Peu de temps après, Delle Palme s’installe sur le même palier. Un soir, alors qu’il passe dans sa cuisine pour chercher une boîte d’allumettes, Delle Palme surprend Adele sur le balcon d’en face, absorbée dans une rêverie sans fond. La souffrance de cette enfant l’émeut, il voudrait la protéger. Et commence ainsi la plus impuissante des histoires d’amour, la plus torturée, la plus malsaine sans doute. Delle Palme guette tous les soirs de manière obsessionnelle l’arrivée de la petite Adele, caché dans l’obscurité afin qu’elle ne puisse le voir, et se prend à songer qu’un lien secret les unit. En réalité, Adele se cantonne à un glacial “Buongiorno Signor Delle Palme” lorsqu’elle le croise dans l’escalier. Qu’importe, il est comme envoûté. Delle Palme sort peu, partage son temps entre l’observation attentive et névrosée d’Adele, et d’occasionnelles visites à ses deux amis : Federico et Bice, et partage parfois la couche de cette dernière.

Les histoires d’amour de Delle Palme se ressemblent : avec Teresa, Sara, Olga, il ne trouve aucune quiétude, il est rongé par mille questions existentielles et par une insupportable incommunicabilité. Il les possède sans amour, et parfois avec un dégoût qu’il déguise mal. Il en devient insomniaque. Avec Bice, les choses diffèrent un peu même s’il la compare à un phoque adipeux. Sa gentillesse et sa simplicité l’émeuvent et elle échappe presque à ce catalogue d’échecs sentimentaux.

Les années passent, via Etiopia devient de plus en plus sale et décrépie, envahie d’odeurs de pourriture. Les locataires fuient les uns après les autres. Mais Delle Palme est enchaîné à Adele, qui a grandi. A 17 ans, elle se laisse bruyamment déflorer en pleine nuit dans l’escalier de l’immeuble par un jeune bon à rien, sous le regard torturé de Delle Palme. Pendant trois ans, elle réitère ses ébats nocturnes dans l’escalier. Un jour, elle quitte le garçon pour un médecin de 30 ans avec lequel elle demeure quatre ans. Puis elle le quitte aussi et multiplie les conquêtes, maigrissant à vue d’oeil, semblant chaque jour plus maladive et spectrale. Delle Palme est choisi par son employeur pour aller ouvrir une nouvelle agence immobilière dans une autre ville. Il part à contrecoeur. Lorsqu’il revient trois mois plus tard, les volets d’Adele sont clos, la famille a déménagé dans laisser d’adresse et Delle Palme sombre dans le désespoir. Bice le soigne comme une mère. Delle Palme ne couche plus avec personne après le départ d’Adele, il est brisé, mais la mort, attendue comme une délivrance, tarde à venir. Elle emporte toutefois Federico puis Bice, dont le décès arrache une véritable émotion à Delle Palme. Le livre s’achève sur le souvenir des nuits passées à observer Adele, nuits au cours desquelles Delle Palme consignait quelques mots dans des carnets qu’il décide de relire : “Non devo più aspettarla. L’aspetto sempre” (p.115).

CRITIQUE :

L’histoire est quasiment dénuée d’action, il s’agit plutôt d’une longue méditation sur la douloureuse impossibilité de vivre. Le livre est une série d’actes manqués, un Lolita chaste. Le personnage reste seul à observer la vacuité absolue de son quotidien. Il ne parvient jamais à aborder Adele, car lui parler équivaudrait à exister et Delle Palme en est incapable. Impuissant, prisonnier de son mal-être et de son âme tortueuse, il fait d’Adele une sorte d’abstraction et se culpabilise de ne pas vivre son délire : “Il fiore è il perdono del delirio. Invece il mio delirio era piatto, senza coraggio, ottuso, mi torturava in solitudine” (p.51).

Si ce livre semble à première vue ne pas briller par la dynamique de son histoire, en revanche, son style est absolument remarquable. L’auteur s’exprime dans un italien poétique et recherché, extrêmement agréable à lire ; les images et métaphores pourtant simples ont un puissant pouvoir évocateur. L’on ressent intimement chaque parcelle de la souffrance et de l’ennui du personnage. Luisa Stella n’a rien à envier à Nabokov ; elle a l’art de trouver le mot le plus juste, la comparaison la plus subtile : “I suoi occhi erano neri e senza riflessi, come carbone nelle viscere della terra” (p.50). L’on voudrait tout citer, et c’est une joie rare que de lire une telle langue.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Jamais traduit ou publié en France à ce jour. Toujours disponible en Italie.


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