Diane Langlumé - Journaliste

Critique de "Il resto di niente"/"Rien de rien" d’Enzo STRIANO

Roman historique (411 pages)

septembre 1999 par Diane Langlumé

RESUME :

Les Pimentel de Fonseca sont une famille d’aristocrates portugais émigrés à Rome pour des questions religieuses, et très désargentés de ce fait. Lorsqu’un édit chasse les Portugais de Rome, ils sont contraints de se transférer à Naples, où ils fréquentent l’aristocratie locale. La jeune marquise Lenòr Pimentel de Fonseca est introduite dans les salons dès l’âge de 15 ans. Elle écrit des poèmes qui ravissent son entourage. Elle se lie d’amitié avec Vincenzo Sanges, entre à l’Accademia dei Filateli, puis fréquente Jeròcades, franc-maçon qui lui permet de rejoindre la très prestigieuse Accademia dell’Arcadia. La réputation de Lenòr croît. Elle correspond avec Métastase et compose “Le Temple de la Gloire” à l’adresse du Roi Ferdinand en l’honneur de ses noces avec Marie-Caroline. Le poème lui permet d’être présentée au Roi qui lui attribue une petite rente à l’issue d’un concours de poésie.

Lenòr rencontre Luigi Primicerio, un homme marié et poète lui aussi, dont elle se pique d’amour, sans toutefois vouloir consommer cet attachement. Il la quitte au bout d’un an pour cette raison. A la mort de sa mère, Lenòr est très affectée, elle dépérit. Primicerio est devenu poète officiel de la Cour et franc-maçon, comme la Reine. Pour éviter que Lenòr ne sombre dans l’indigence, son père arrange à la hâte un mariage avec le Comte Dom Pascual Tria, un riche militaire de 14 ans l’aîné de Lenòr. Quatre ans plus tard, c’est le désastre : Tria est un homme vulgaire et ignorant, qui a dilapidé toute sa fortune ainsi que la dot de sa femme au jeu ; il bat Lenòr et revend ses livres en cachette. Elle conçoit un premier enfant avec lui, qui meurt de la grippe, puis un second, qui n’arrive pas à terme. Le père de Lenòr intervient et ramène sa fille chez lui, peu avant de mourir.

Accablée par le chagrin, Lenòr reprend néanmoins la fréquentation épisodique des salons. Elle engage une servante, Graziella, une prostituée par qui elle se laisse totalement manoeuvrer, mais qu’elle finit par renvoyer. Lenòr semble toujours impuissante et jouet d’événements qui la dépassent. Elle retrouve un jeune homme du passé, Gennaro Serra, qui est devenu un révolutionnaire, et se laisse enrôler dans son petit groupe. Elle lui voue l’amour d’une mère pour son fils disparu et enfin retrouvé.

Les visites au peuple mettent Lenòr mal à l’aise. Le fait de cacher trois opuscules jacobins à l’intérieur du Palais lui fait regretter ses amis modérés (“Le venne nostalgia per Vincenzo, i cari amici di prima : i ‘moderati inutili’” p.203) et la rend physiquement malade de peur (p.217) au point de lui faire garder le lit pendant des jours. Elle finit par brûler avec contentement la Constitution de 1991 pour faire cuire des pâtes (“Così bolli la pasta bruciando la Costituzione del’91 (...) Ben ti sta” p.223-24), en méditant sur le fait qu’elle a toujours été protégée et assistée en tout.

Le Roi supprime sa rente à Lenòr à la suite de l’épisode des opuscules. Puis les événements se précipitent : les maçons sont arrêtés, l’armée française arrive à Naples, le Roi part en exil à Palerme. C’est l’euphorie dans les salons, l’on y chante la Marseillaise. Graziella réapparaît, atteinte de syphilis. En 1974, les premières pendaisons de Jacobins ont lieu. Peu après la nouvelle de la mort de son mari, Lenòr est arrêtée sur ordre du Roi et emprisonnée à la Vicarìa. Gennaro, lui, parvient à s’enfuir. Lenòr tombe gravement malade. Un jour le peuple se révolte et libère les prisonniers. Elle retrouve Gennaro, ainsi que tous ses vieux amis. L’euphorie les saisit tandis que les salons se reconstituent. Ils veulent instaurer un gouvernement provisoire et éduquer le peuple. Lenòr est chargée de la rédaction du “Moniteur”, journal qui se veut la voix des Jacobins qui ont proclamé la République napolitaine. Mais les lettrés ont du mal à s’accorder et Lenòr est sévèrement critiquée par ses pairs, qui jugent son ton journalistique trop naïf. Elle réplique en dénonçant deux officiers français qui en l’absence de pouvoir supérieur se comportent tels des brigands, n’hésitant pas à attaquer les diligences et à piller les décorations des aristocrates napolitains.

Inopinément, Primicerio réapparaît pour inciter Lenòr à s’enfuir. Elle couche avec lui trente ans après leur platonique idylle. Les partisans des Bourbons reviennent à la charge et tous deux se réfugient à Sant’Elmo, château sur les hauteurs de Naples dans lequel se sont retirés les autres lettrés. Assiégés, ils luttent courageusement, mais l’ennemi les massacre et les contraint à se rendre. Primicerio est tué d’un coup de fusil. Tous les survivants sont emprisonnés, jugés puis condamnés à mort. Lenòr est pendue juste après la décapitation de Gennaro : ils meurent côte à côte sur le même échafaud.

CRITIQUE :

Petite observation préliminaire : ce livre est une fastidieuse tour de Babel où l’auteur nous véhicule sans ménagement de l’italien au portugais puis au français, voire au latin, en passant par les dialectes romains, napolitains (et altri) et quelques rudiments d’anglais ou d’allemand, tout cela évidemment sans note de bas de page ou transcription aucune, ce qui ne constitue pas une véritable difficulté pour un italianiste, mais soulèverait des problèmes certains à la traduction (faire table rase de toutes ces langues ne serait d’ailleurs pas une mauvaise idée !). Ce multilinguisme, destiné sans doute à recréer un artificieux langage de Cour, n’ajoute rien au roman (exception faite de certaines répliques populaires en napolitain), bien au contraire, il ne fait que lasser un lecteur déjà passablement agacé. Le style est correct, bien que parfois prétentieux (en dépit de quelques descriptions très réussies de l’atmosphère colorée des rues de Naples), à l’image de son auteur, qui jette un peu son érudition linguistique et historique à la figure du lecteur. Les personnages possèdent peu de profondeur et ne sont décrits que vers la fin du roman. Les dialogues semblent parfois d’une fadaise incommensurable, mondains, figés, et remplis de clichés faciles sur ce que pouvaient être les pensées politiques de l’époque à l’approche de la Révolution.

Ce livre est un dinosaure -il en a la pesanteur !- resurgi d’une époque où il suffisait d’accoler trois adjectifs fallacieux et flagorneurs au nom d’une quelconque divinité grecque ou personne de sang royal pour se croire et être proclamé poète. A presque 300 pages du début, l’on n’a toujours pas ressenti une seule émotion. L’on s’ennuie en ayant la désagréable impression d’être enlisé dans un mauvais Madame de Staël. Lenòr, une révolutionnaire et un être d’exception, ce personnage passif et falot, cette femme chétive, battue par son mari et qui s’effarouche au moindre geste révolutionnaire ?! Quelle mystification !

Jusqu’à la 265ème page, Enzo Striano ne nous livre là qu’un roman de complaisance, un bel objet élitiste et vain, qui porte ironiquement bien son titre, “le reste de rien”. A la page 265, le livre change soudain de ton, se fait plus grave, plus profond, et acquiert le souffle qui lui a manqué depuis le début. Comme si, après une épiphanie inespérée, l’auteur avait soudain décidé de se racheter de tout l’ennui qu’il avait jusqu’alors dispensé au lecteur. Il décrit enfin ses personnages principaux, leurs angoisses, leur vieillissement, leur désenchantement par rapport à cette Révolution qui se consume elle-même et ne parviendra jamais à s’emparer réellement de Naples. Lenòr se découvre tout à coup un peu de volonté et de résolution -au point que le lecteur croît avoir changé de protagoniste en cours de route, et Primicerio survient à temps pour lui dire que ces choix qu’elle n’a jamais faits (puisque d’autres se sont toujours préoccupés de les faire à sa place) étaient en fait des choix : “Farsi scegliere è scegliere” (p. 380). L’honneur est sauf ! Lenòr refuse de fuir, pressentant et accueillant le destin tragique qui l’unira pour toujours à Naples, elle, l’enfant déracinée. Elle consomme leur amour passé, regarde Primicerio mourir, et monte sur l’échafaud avec une indifférence presque sereine.

Reste à savoir si ce chant du cygne, émouvant, tout en finesse et très réussi, suffit à faire oublier la lourdeur de ce qui l’a précédé. La métamorphose est presque invraisemblable, et l’on a du mal à pardonner à cet auteur talentueux de s’être fourvoyé aussi longuement.

STATUT :

Publication refusée chez Albin Michel.

Publié chez Phébus (12 Mai 2002, ISBN : 285940824X)

Il en a été tiré un film éponyme en Italie.



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